Alien vs Predator (Rebellion Developments)

Développeur : Rebellion Developments
Éditeur : Atari Corporation
Testé sur : Jaguar

La licence Alien vs. Predator (jusqu’à 2000) :

  1. Alien vs Predator (Jorudan) (1993)
  2. Alien vs Predator : The Last of His Clan (1993)
  3. Alien vs Predator (Rebellion Developments) (1994)
  4. Alien vs. Predator (Capcom) (1994)
  5. Alien Versus Predator (1999)

Version Jaguar

Date de sortie : Septembre 1994 (Europe) – Décembre 1994 (Amérique du Nord) – 8 décembre 1994 (Japon)
Nombre de joueurs : 1
Langue : Anglais
Support : Cartouche
Contrôleur : Joypad
Version testée : Version européenne (PAL)
Spécificités techniques : Cartouche de 24Mb

Vidéo – L’introduction et l’écran-titre du jeu :

Le temps peut souvent se révéler un juge cruel, et qu’importe si ses sentences sont constamment remises en causes par cette étrange société secrète de défenseurs des causes perdues auxquels on donne (parfois) le nom de « passionnés ». Pour la Jaguar, le verdict était probablement tombé avant même que le gros de la concurrence – celle des consoles 32 bits japonaises – ne débarque : échec commercial.

La liste des récriminations contre la machine prétendument 64 bits1 pouvant facilement occuper la totalité du présent article, on résumera ses maigres 100.000 unités vendues au terme de la première année de commercialisation par une constatation implacable : on ne vend pas une console sans une solide ludothèque, et celle de la Jaguar aura rapidement fait consensus pour être décrite comme… disons poliment « insuffisante », que ce soit en quantité comme en qualité. Difficile de prétendre vendre une machine dernière génération sans des programmes capables de distiller des échantillons de ses capacités, et ce n’étaient clairement pas des Trevor McFur in the Crescent Galaxy ou des Club Drive qui risquaient de pousser les joueurs à faire la queue devant les boutiques pour acquérir la console. En plus de quelques portages de qualité – dont, par exemple, une très bonne version de Wolfenstein 3D – et l’émergence un peu tardive d’un Rayman qui ne sera de toute façon pas resté propre à la machine plus de quelques semaines, il est néanmoins une exclusivité qui aura fait suffisamment de bruit à sa sortie pour encourager bien des acquéreurs hésitants à franchir le pas.

Son nom ? Alien vs Predator : un jeu qui sera d’autant plus resté dans les esprits qu’il n’était pas, comme bien des premiers FPS, un simple « doom-like » bien réalisé profitant d’une licence qui n’avait jusqu’alors pas produit grand chose pour superposer une ambiance de circonstance à des mécanismes déjà vus et revus. Non, le titre de Rebellion Developments aura immédiatement eu pour lui une chose à laquelle on n’osait croire : de bonnes idées bien exécutées. Un miracle suffisamment notable pour pousser bien des joueurs à regretter pendant de nombreuses années que le jeu n’ait jamais tenté sa chance ailleurs que sur la confidentielle 64 bits – du moins jusqu’à ce que ne débarque sa suite spirituelle sur PC en 1999, mais ceci est une autre histoire.

Mais quelles sont-elles, justement, ces fameuses bonnes idées ? On va rapidement évacuer le scénario : prenez une station spatiale futuriste servant de terrain d’entraînement à des marines ayant la mauvaise idée de ramener à quai un vaisseau inconnu qui s’avère infesté de xénomorphes, ajoutez-y un vaisseau Predator venu s’inviter à son tour à la fête pour chasser dans la joie et la bonne humeur, et vous n’obtiendrez sans doute pas du Shakespeare, mais au moins un terrain de jeu comme un autre pour aller dessouder indifféremment de l’Alien, du Predator ou du marines.

Car là où les précédentes adaptations de la licence étaient parties du principe que le seul personnage à incarner était nécessairement le Predator, son statut de guerrier esseulé face à une multitude d’ennemis en faisant le pendant naturel du héros de n’importe quel jeu vidéo, la première bonne idée de cet Alien vs Predator est de permettre au joueur d’incarner indifféremment n’importe lequel des trois protagonistes de la licence – y compris celui qui n’est jamais mentionné dans le titre : l’humain. Un très bon moyen d’offrir trois campagnes différentes – même si toutes se dérouleront exactement dans le même environnement, mais nous y reviendrons –, mais cela n’aurait finalement été qu’un moyen d’injecter un chouïa de rejouabilité à peu de frais (un peu à la manière des classes d’Hexen… qui n’était d’ailleurs pas encore sorti en 1994, ce qui aide au passage à rappeler que le titre de Rebellion Developments aura vraiment fait partie de la toute première vague de doom-like : il est paru avant Heretic ou même Doom II !) sans la deuxième – vraie – bonne idée : le fait que chacun des trois personnages se joue différemment et n’ait pas les mêmes objectifs que les autres. Et ça, pour le coup, plusieurs décennies avant qu’on ne commence à imaginer des termes comme « gameplay asymétrique », et alors que le genre n’en était encore qu’à ses balbutiements, ça vaut le coup de s’y pencher.

Alien vs Predator dans son application la plus littérale (et là, c’est Alien qui gagne)

Commençons par le plus évident : le marines. Là, on est sans surprise en terrain connu : prenez ce bon vieux B. J. Blazkowicz de Wolfenstein 3D, donnez-lui une panoplie de soldat du futur et vous retrouverez immédiatement vos marques : des armes à ramasser, des médikits pour se refaire une santé et des clefs qui prendront ici la forme de rangs de sécurité (nous y reviendrons également) : si on ajoute le fait qu’il n’y a aucun relief et que les cartes sont entièrement constituées de blocs carrés et d’angles droit, on a presque affaire à un reskin du jeu d’id Software.

On appréciera néanmoins d’y trouver quelques nouveautés tels ces ordinateurs comprenant des informations pour donner un peu de chair à l’histoire et délivrer de précieux indices, un peu comme dans System Shock, paru au même moment, le fait que chaque arme dispose de ses propres munitions, ou encore l’inclusion bienvenue de gadgets très utiles comme le célèbre détecteur de mouvements de la licence – des ajouts inspirés, mais pas encore vraiment dépaysants. En revanche, le fait d’incarner un xénomorphe commence à réellement représenter quelque chose de neuf : pas seulement parce qu’il devra désormais compter sur sa vitesse et ses attaques au corps-à-corps, mais aussi et surtout parce que sa survie ne prend pas le même sens au sein d’une meute innombrable. Ne comptez donc évidemment pas le soigner à l’aide de médikit ; en fait, ne comptez pas le soigner du tout.

Son mécanisme de survie est particulièrement original : il peut créer un cocon sur un marines au lieu de le tuer, et laisser grandir un lui un autre petit xénomorphe… qui viendra en quelque sorte lui servir de vie supplémentaire en cas de trépas – mais attention, uniquement si le rejeton a eu le temps d’éclore, ce qui demande donc de ne pas partir la fleur au fusil tant que les « réserves » (jusqu’à trois xénomorphes peuvent être « pondus ») ne sont pas arrivées à maturité, ce qui prend une bonne minute. Et mieux vaut également ne pas être trop pressé de laisser des cocons partout, car ce mécanisme introduit également une lourdeur : celui de devoir repartir exactement de l’endroit où le cocon avait été laissé… ce qui signifie donc de longues séances de backtracking pour revenir là où vous avez été tué, ce qui peut être d’autant plus fastidieux que le xénomorphe ne prend pas les ascenseurs : il leur préfère les labyrinthiques conduits d’aération dans lesquels on peut vite se perdre ou tourner en rond, ce qui peut rendre sa campagne un poil plus laborieuse que les autres.

Quant au Predator, la colle était la suivante : comment empêcher ce super-chasseur de profiter de son arsenal et de ses très utiles capacités – à commencer par son camouflage – pour foncer tout droit vers son objectif (qui se trouve être, comme on s’en doute, la reine alien elle-même) ? Eh bien grâce à un système étonnamment pertinent : celui de l’honneur. Concrètement, au début de la partie, le Predator ne peut utiliser que ses griffes ; pour débloquer toutes ses armes, il va d’abord devoir gagner en honneur.

Comment ? Eh bien, mais en massacrant tout ce qui bouge, pardi ! Mais attention : tuer une cible en étant camouflé ne vous fait pas gagner d’honneur, cela vous en fait même perdre ; l’idée va donc être de commencer par dénicher les proies isolées pour leur apparaître gracieusement sous le nez avant de les tailler en pièces et de recommencer ! Et histoire de ne pas être tenté d’aller jouer au chat et à la souris au milieu du vaisseau alien, les xénomorphes peuvent de toute façon voir à travers votre camouflage, autant dire que les malheureux marines vont surtout être là pour vous aider à monter en puissance, tout comme les médikits qu’ils laissent traîner viendront grossir votre réserve personnel – car contrairement à l’humain, le Predator peut stocker les médikits avant de partir démembrer en sifflant. Un autre très bon moyen d’introduire un équilibrage et une progression bien pensés !

Malgré ce concert de louanges, il faut malgré tout constater que les campagnes de l’Alien et du Predator sont finalement assez linéaires et plutôt courtes : les deux peuvent facilement être bouclées en moins d’une heure chacune, particulièrement à partir du moment où on sait où aller et comment. De fait, le vrai plat de résistance du jeu est bel et bien composé par le marines, qui peut lui aussi accéder à pratiquement toute la base dès le début (il suffit de prendre un des deux ascenseurs qui relient les cinq étages de la station et qui permettent de rejoindre les deux vaisseaux accostés, l’un au premier étage et l’autre au dernier).

Seulement, sa relative faiblesse l’oblige à bien prendre note de tous les endroits où se situent munitions et soins afin de pouvoir y revenir lorsque la situation le commandera, et surtout le fait que de nombreuses portes nécessitent un certain niveau d’accréditation pour être franchies fait qu’il va falloir explorer méthodiquement la station pour pouvoir se débloquer l’accès à de nombreux endroits intéressants, à commencer par les arsenaux et leurs impressionnantes réserves d’armes ! Mais bien évidemment, ces accréditations se trouvent sur des corps, parfois perdu en plein milieu d’un vaisseau adverse, et accéder à certains d’entre eux va souvent demander d’aller traîner dans les conduites d’aération, terrain de chasse privilégié des xénomorphes, sans oublier de croiser des Predator très résistants et qui peuvent apparaître de nulle part. Cette campagne qui sera facilement trois à quatre fois plus longue que les autres est assurément la plus prenante du lot grâce à son aspect non-linéaire, et permet d’instaurer un aspect stratégique de par sa gestion constante des ressources, une expédition un peu trop aventureuse se terminant toujours mal. Même l’endroit où l’on tue les xénomorphes est important, ceux-ci laissant une flaque acide persistante là où ils meurent, laquelle vous blessera ensuite à chacun de vos passages ! Et évidemment, difficile d’éviter une flaque d’acide de deux mètres de diamètre au milieu d’un couloir…

Il en résulte un programme étonnamment mature dans ses mécanismes si l’on considère sa date de parution, avec juste ce qu’il faut pour tenir un joueur en haleine jusqu’à une dizaine d’heures – même si le plus gros regret demeure évidemment l’absence d’un mode multijoueur pour confronter un peu toutes ces charmantes bestioles, et qui devra attendre la version de 1999 pour devenir une réalité.

Alors certes, la maniabilité est un peu raide, la précision pas toujours irréprochable, les ennemis ne sont pas très variés et savent rarement faire autre chose que foncer droit sur vous (conseil pour affronter un Predator : prenez la fuite en en voyant un et attendez qu’il se tue tout seul en utilisant son canon explosif près d’un mur, cela vous prendra difficilement plus de dix secondes et vous économisera bien des munitions), mais la formule a encore pour elle une certaine fraîcheur – ce qui, pour un FPS de plus de trente ans d’âge, est déjà un bel exploit. Elle reste surtout particulièrement efficace de par son aspect exploration/gestion, en ne faisant jamais l’erreur de se perdre, contrairement à un titre comme Hexen, dans un long marathon de clefs et de boutons à activer. Une vraie anomalie sur la Jaguar de 1994, mais surtout une des rares vraies bonnes raisons de redécouvrir la console aujourd’hui pour laisser une chance à un doom-like (ou plutôt à un Wolfenstein-3D-like) qui ne ressemble pas vraiment à ses modèles en proposant un rythme et une philosophie aux antipodes. Rien que pour cela, il serait dommage de laisser cette très bonne surprise glisser injustement dans l’oubli.

Vidéo – Cinq minutes de jeu :

NOTE FINALE : 16/20

À une époque où la Jaguar semblait vouée à ne tenir aucune de ses promesses, Alien vs Predator aura été l'un des très rares titres – avec Rayman – à rappeler que l'on avait bien affaire à une machine de dernière génération. Ce n'est néanmoins pas pour sa réalisation technique –  à la pointe pour l'époque, mais déjà dépassée par System Shock – que le titre de Rebellion Software restera dans les mémoires, mais bien pour sa première approche d'un gameplay asymétrique ou à chacun des trois protagonistes de la saga – n'oubliez surtout pas les marines ! – a ses propres objectifs et sa propre façon de jouer, avec des mécanismes parfois réellement originaux encore trois décennies plus tard. Certes, la copie est perfectible (rien de surprenant lorsque l'on se rappelle que le jeu est plus vieux que Doom II !), entre le manque de variété général, le déséquilibre entre les différentes campagnes, l'intelligence artificielle aux fraises, l'absence de multijoueur et une surface de jeu finalement pas très étendue, mais on peut encore facilement accrocher aujourd'hui grâce à un gameplay non-linéaire aux antipodes des canons de l'époque avec des subtilités insoupçonnées. La console d'Atari aurait indéniablement eu de meilleurs arguments avec davantage d'exclusivités de cette trempe.

CE QUI A MAL VIEILLI :

– Le backtracking à répétition quand on joue avec un xénomorphe
– Une durée de vie très déséquilibré selon le personnage incarné
– Aucun mode multijoueur
– Trop peu de variété dans les décors et les ennemis rencontrés

Bonus – Ce à quoi peut ressembler Alien vs Predator sur un écran cathodique :

  1. Dans les faits, on peut arguer que l’addition de deux processeurs 32 bits ne fait pas une machine 64 bits, mais laissons les experts se déchirer à ce sujet. ↩︎

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